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Changement climatique, une affaire de famille (1/3) : le déclic
Publié le 14 août. 2026
Dernière mise à jour 22 oct. 2026
Comment la crise climatique percute-t-elle les relations entre générations ? Notre partenaire média, Les Autres Possibles, a mené l'enquête au cœur d’une famille de La Chapelle-sur-Erdre. Dans ce premier épisode, les adultes, parents et grands-parents, se livrent sur leurs cheminements personnels.
Une famille écolo... tout en nuances
C’est un mercredi midi ordinaire. Autour de la table, la famille Adam est réunie : Sandra, la mère, Greg, le père, Maëlis, Colin et Baptiste, les trois enfants de 14, 11 et 9 ans. Salto, le berger australien de la famille, n’est jamais bien loin, couché le long de la baie vitrée. Au menu, filet mignon aux abricots, semoule et légumes rôtis. « Greg ne mange pas de viande, Maëlis n’aime pas le sucré-salé, les petits n’aiment pas les pois chiches »,
annonce Sandra. Une famille comme beaucoup d’autres, donc, où le repas est synonyme de partage et… de compromis. « Hors de question que j’arrête la viande »
, lâche Maëlis.
Depuis un peu plus de 5 ans, la famille Adam est installée à La Chapelle-sur-Erdre, dans une grande maison des années 1970, nichée derrière le terrain de foot, à quelques mètres de l’Erdre. Le couple et ses trois enfants sont arrivés dans la métropole nantaise pour des raisons professionnelles : le Covid-19 a stoppé net un projet de voyage au long cours pour lequel la famille avait tout quitté. Alors Greg a repris le chemin de son employeur, EDF, qui l’a muté à Nantes. Parmi les nombreux critères pour choisir une maison, il y avait celui du jardin. Banco : devant nos yeux, se déploie un grand terrain arboré, que le printemps anime joyeusement.
Écartons tout de suite un doute : oui, la famille Adam est écolo. Mais une fois ce préalable posé, et la porte d’entrée refermée, tout est affaire de nuances. L’écolo exemplaire n’existe pas. Et on ne devient pas écolo du jour au lendemain. Même le végétarisme surprise de Greg est en fait le résultat d’un cheminement profond.
«Je suis devenu végétarien du jour au lendemain. J’étais à la montagne avec des amis, j’ai pris un saucisson et je leur ai dit "c’est le dernier que je mangerai"...
»
Grégoire Adam, le père, 43 ans
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« Je suis devenu végétarien du jour au lendemain, en 2025. J’étais à la montagne avec des amis, j’ai pris un saucisson et je leur ai dit "c’est le dernier que je mangerai". En rentrant à la maison, je l’ai annoncé à Sandra et aux enfants. Bien sûr, ça faisait longtemps que j’y réfléchissais. J’ai commencé à voir des infos sur l’impact de la viande sur les écosystèmes… Pour que ça remonte au cerveau, que je l’intègre et que je passe à l’action, ça a mis du temps. Certaines personnes sont beaucoup plus rapides !
Sur la viande, comme sur le reste, je n’ai pas fait le chemin tout seul. Il y a eu un élément déterminant dans mon passage à l’action : le changement de vie d’un ami très proche, qui a tout quitté pour devenir éleveur de brebis. C’était il y a six ans. Les choix radicaux des personnes auxquelles on tient, ça inquiète dans un premier temps – parce qu’on ne les comprend pas toujours. Et puis, finalement, c’est venu interpeller mes propres choix de vie. Avec lui, j’ai beaucoup parlé du rapport au vivant, aux animaux. Parce qu’il n’y a pas que l'impact sur l'environnement, dans le sujet de la viande. A la fin du processus, je me suis dit "j'arrête". J'avais besoin d'un alignement total sur ce sujet.
Je n’ai pas reçu une éducation tournée vers les sujets écologiques, mais aujourd’hui, je peux dire que l’écologie prend une grande place dans ma vie, dans mes réflexions et dans mes choix. Dans nos choix de couple avec Sandra, aussi, et pas uniquement sur le volet de l’alimentation. Elle avait une réflexion plus avancée que moi qu’elle a d’ailleurs concrétisée dans un virage professionnel. Elle nous a tous entraînés, parce que ce sont des sujets très importants dans son métier et dans sa vie. »
Sur les rails d’une vie plus soutenable
Chez les Adam, comme dans de nombreux foyers, la charge mentale n’est « pas suffisamment »
répartie, admet Greg. Le couple n’a pas échappé à cette règle : les femmes portent davantage les sujets écologiques. En France, les tâches ménagères au sein des foyers sont encore majoritairement assumées par les femmes, à 65 %. « Parmi ces tâches domestiques, certaines sont liées à des efforts particuliers pour rendre le train de vie du foyer plus écologique, plus soutenable. Ce travail, parfois qualifié de "travail de durabilité", comprend des tâches diverses : tri des déchets, achats en vrac et en local, préparation de plats maison, confection de produits ménagers, utilisation de couches lavables, etc. On peut le rapprocher en partie des écogestes promus dans le contexte de la lutte contre la crise écologique »,
note Mathilde Guergoat-Larivière, professeure d’économie au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé).
Sandra et les enfants ne sont pas devenus végétariens comme Greg : la mère de famille fait le choix du moins mais mieux, en servant par exemple les poulets de la ferme du Limeur, élevés à quelques centaines de mètres de la maison. Elle ne s’était pas non plus lancée dans l’aventure des couches lavables, « vaccinée »
par l’expérience d’une petite sœur « plus avancée sur ces sujets »
qui a eu un enfant avant elle. Mais c’est vrai, elle a mis son foyer sur les rails d’une vie plus soutenable.
«Pour moi, l’écologie est un sujet éminemment politique. Pour autant, ce n’est pas mon prisme d’action. Je suis pragmatique.
»
Sandra Adam, la mère, 43 ans
-
« J’ai toujours eu un lien fort à la nature, aux animaux, aux fleurs… Ce n’est pas pour rien que nous sommes ici ! Mais dans ma famille, il n’était pas question d’écologie à proprement parler, ce n’était pas un sujet. On a beaucoup voyagé, beaucoup pris l’avion. Je dirais que j’ai eu une prise de conscience plus profonde vers 2020.
Le déclic est vraiment arrivé quand je suis devenue indépendante, et plus précisément en travaillant pour un consortium d’entreprises qui voulait développer le vrac à l’échelle industrielle. Les consortiums de ce type ont besoin d’un chef d’orchestre pour que le projet avance : c’est ce que j’ai fait. Au bout de plusieurs années, on a réussi à mettre en test des machines pour distribuer des aliments pâteux en vrac, comme les pâtes à tartiner, le miel… En accompagnant ce projet-là, j’ai trouvé une cohérence entre des valeurs personnelles, mes compétences professionnelles et quelque chose de tangible, qui avance. J’ai compris qu’on peut et qu’il faut agir à plusieurs niveaux.
Pour moi, l’écologie est un sujet éminemment politique. Pour autant, ce n’est pas mon prisme d’action. Je suis pragmatique. Et je peux vite avoir l’impression qu’il ne se passe rien au niveau politique, alors que j’ai besoin que ça bouge. Donc je me concentre sur le volet professionnel et citoyen, là où je peux maîtriser des choses. C’est un sujet sur lequel on n’est pas forcément d’accord avec Greg, d’ailleurs ! On développe tous les deux une pensée sur le sujet, et on passe aux actes, mais pas toujours de la même manière. Par exemple, il s’engage en politique. Oui, l’annonce du végétarisme m’a surprise, même si ça lui ressemble bien de faire un choix radical comme celui-là. Il faut s’adapter, je trouve ça encore compliqué en cuisine. Je lui ai dit de s’y mettre, et ma mère lui a offert un livre de cuisine végétarienne pour Noël ! »
Les liens à l’épreuve de l’engagement écologique
Sandra et Greg se sont rencontrés en 2002, pendant leurs études à Nantes. Elle, férue de voyage qui a vécu plusieurs années à l’étranger, lui grand amateur de montagne. Ils se marient en 2008, et partent en direction de la Thaïlande pour une mission humanitaire de plusieurs mois. « Dans notre projet de mariage, il y avait l’envie d’avoir des enfants, mais le sujet de l’écologie, la façon dont on respecte la planète, ça non »
, se souvient Greg. Bientôt vingt ans et trois enfants plus tard, ces engagements dictent des actions et recalibrent des relations, au plus profond de l’intimité : « C’est une de mes grandes questions,
soulève Sandra, comment garder des liens forts, bâtis depuis des décennies avec des personnes, des amis, qui aujourd’hui ne partagent pas du tout la même conscience de l’urgence écologique, les mêmes engagements ? Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse. »
La question se pose aussi avec ses propres parents. Selon une étude d'OpinonWay pour l’Ademe parue en 2022, une large majorité (79 %) de « jeuniors » (55-75 ans) accordent une grande importance aux sujets environnementaux, et 53 % se disent particulièrement impliqués et engagés. Toujours selon l’étude, cette génération a partagé des « gestes de bon sens » à sa descendance – réduire le gaspillage alimentaire, économies d’électricité et d’eau… – et partage des activités de transmission avec ses petits-enfants : balades dans la nature, jardinage, etc. Les répondants rapportent avoir reçu des remarques de la part de leurs enfants, notamment sur l’achat de produits emballés, la consommation de viande ou l’utilisation de voiture thermique, qui les incitent à faire évoluer leurs comportements.
Des compromis plutôt que des dissensions
Dans la famille de Sandra, l’écologie est un sujet que chacun traite à sa façon, sans que cela crée de dissensions. Mais qui est aussi affaire de compromis. « Mes parents ont décidé de changer leur recours à l’avion. Il y a eu un événement qui, je pense, a marqué un tournant : ma mère a invité toute la famille à Venise pour un de ses anniversaires. Pour des raisons logistiques, nous devions y aller en avion, et ça a été une réflexion très compliquée pour ma sœur et moi. Nous y sommes allées, mais je crois que ça a fait réfléchir mes parents sur la pertinence d’une telle situation, et sur nos engagements personnels. »
Dans une étude parue dans la revue scientifique Global Environmental Change, en mars 2026, la famille et les amis font partie des sources de confiance sur les sujets d’écologie, que l’on soit sceptique ou non.
On croise Brigitte et Bernard Thévenin, 70 et 63 ans, alors qu’ils sont venus garder leurs petits-enfants à La Chapelle-sur-Erdre le temps d’un week-end. Ils vivent en région parisienne, dans une maison avec jardin où ils cultivent fleurs et potager d’agrément. Grands voyageurs, ils ont célébré leur union en 1980 par un voyage de noces de neuf mois autour du globe, et ont continué à explorer le monde tout au long de leur vie. Jusqu’à ce que Brigitte dise « stop »
.
«Je ne veux plus avoir à faire plus de 3 heures d'avion. Je préfère cet objectif réaliste, plutôt qu’arrêter complètement et être très frustrée et malheureuse.
»
Brigitte Thévenin, la grand-mère, retraitée
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« Sur les voyages, j’ai donné un frein net et précis. Je ne veux plus avoir à faire plus de trois heures d'avion. Ce qui est déjà pas mal ! Mais je préfère cet objectif réaliste, plutôt qu’arrêter complètement et être très frustrée et malheureuse. Oui, c’est par souci écologique, mais c’est aussi pour mes enfants, par respect pour eux et ce à quoi ils tiennent vraiment. Tout comme le végétarisme : je comprends, je respecte. Leurs positionnements nous font réfléchir, compilés avec tout ce qu’on entend sur l’écologie, qui est vraiment inquiétant.
Ma conscience de l’écologie remonte à René Dumont, dans les années 1975-1980. À l’époque, j’étais étudiante en sciences économiques, et j’avais pris une spécialité sur les pays en développement. Là, on parlait d’écologie, mais plutôt au regard de l’équilibre planétaire, on se demandait comment nourrir toute la population. C’était ça, le souci de notre génération. Contrairement à aujourd’hui, l’écologie ne nous touchait pas du tout au quotidien. Et c’était peut-être même contraire à l’écologie, puisqu’il fallait produire encore et encore pour nourrir tout le monde.
Je suis fille d’agriculteurs, originaire du Puy-de-Dôme. J’ai des frères qui sont agriculteurs, et qui tiennent ce discours : "L’écologie, bullshit, il faut bien nourrir le monde". On s’entend très bien, mais on s’engueule très fort sur ce sujet, les repas de famille sont hauts en couleur. Moi, je ne suis pas militante, bien souvent je n’ai pas d’avis tranché, mais j’aime la discussion et Bernard aussi ! »
À la table de Brigitte et Bernard, beaucoup moins de viande qu’avant, et beaucoup plus de légumineuses – « C’est à la mode, mais parfois la mode a du bon »
. Un changement qui, lui aussi, est venu petit-à-petit. On ne naît pas écolo, on le devient…
À suivre
Dans l’épisode 2, Sandra, Greg, Maëlis, Colin et Baptiste nous expliquent comment ils vivent ces sujets au quotidien.