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Actualités Publié le 13 octobre 2021

L’abîme : la Traite atlantique décryptée au château

30 ans après "Les anneaux de la mémoire", qui avait éclairé le passé négrier de Nantes, "L’abîme" fait le point sur la recherche et ce qui perdure de cette histoire dans nos sociétés. Explications de Krystel Gualdé, commissaire scientifique de l’exposition.

La Marie-Séraphique, navire négrier nantais de la seconde moitié du 18e siècle, connu pour avoir fait l’objet d’une série de représentations (© Musée d’histoire de Nantes).
La Marie-Séraphique, navire négrier nantais de la seconde moitié du 18e siècle, connu pour avoir fait l’objet d’une série de représentations (© Musée d’histoire de Nantes).

L’abîme a pour sous-titre "Nantes dans la Traite atlantique et l’esclavage colonial". Pourquoi cette nouvelle exposition au Musée d’histoire de Nantes ?

« En 1992, le château accueillait les Anneaux de la mémoire, une exposition conçue avec des associations et qui a fait date. La Traite atlantique et l’esclavage colonial sortaient alors de l’oubli ou du déni, du silence en tout cas. Aujourd’hui, le contexte est complètement différent : la recherche est foisonnante, des milliers de travaux ont vu le jour sur les continents européen, africain, américain. Ils permettent d’avoir une vision de cette histoire beaucoup plus riche, plus complexe, et de mieux en comprendre les échos jusqu’à aujourd’hui. Il était important pour le musée d’histoire de Nantes – une ville qui a été le premier port français de la Traite atlantique – de faire état de ces avancées. Nous avons été accompagnés pour cela par des historiens, par l’Université de Nantes, des universités américaines, des associations. »

Un exemple, parmi ces nouveaux sujets d’étude qui ont émergé et sont évoqués dans l’exposition ?

« Beaucoup d’entre nous ont appris que "le sol de France affranchit". En vérité, durant tout le 18e siècle et jusqu’à la fin de l’esclavage dans les colonies, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont vécu en esclavage sur le sol français, à Nantes et plus encore à Paris. Si certains étaient juste de passage, d’autres y ont vécu toute leur vie, et sont même devenus perruquiers, cuisiniers… Ces personnes mises en esclavage sont évoquées dans l’exposition à travers un "mur des noms", qui nous fait découvrir leur existence. »

L’abîme présente aussi des pièces des collections permanentes du musée. Comment sont elles exploitées ?

« Nous avons recours à des dispositifs multimédias d’une très grande force. L’un s’appuie sur l’aquarelle du navire négrier La Marie-Séraphique, projetée en très grand format, pour évoquer la traversée de l’océan à l’échelle humaine. Nous présentons aussi les deux tableaux de la famille Deurbroucq, qui figurent ce couple d’armateurs nantais vivant au 18e siècle et, à leur côté, des personnes mises en esclavage. Des projections commentées permettent de comprendre ce qui se joue dans ces toiles, et les relations entre ces quatre Nantais : deux qui sont libres et deux qui ne le sont pas. »

La fin de l’exposition met en lumière ce qu’il reste de cette histoire tragique, dans nos sociétés du 21e siècle...

« On ne perçoit pas toujours la relation entre un événement contemporain et sa source, il y a 200 ou 400 ans. Prenons l’exemple de George Floyd [un Afro-Américain mort en 2020 à Minneapolis, étouffé sous le genou d’un policier blanc lors de son arrestation, NDLR] : on a pris conscience que cet événement trouvait sa racine dans une conception ancienne – la hiérarchisation des êtres humains – mise en place pendant la Traite atlantique et la colonisation, et qui continue d’imprégner notre monde. Ces visions de l’autre ont été intégrées et ne sont plus remises en question. Le parcours de L’abîme s’achève donc par un espace qui invite les visiteurs à questionner notre époque. À travers des films, des témoignages, on aborde l’esclavage moderne, le travail forcé, celui des enfants, le racisme et son histoire… »

Exposition au château des ducs de Bretagne, du 16 octobre 2021 au 15 juin 2022. Infos et billetterie sur le site du château.

Un podcast pour aller plus loin

Comment Nantes s’est-elle emparée de la question de son passé esclavagiste ? Comment la France en porte-t-elle encore les stigmates ? Que sait-on de la vie des personnes mises en esclavage ? Le Musée d'histoire de Nantes aborde ces questions (et d'autres) dans un podcast en trois épisodes, intitulé Les mémoires vives. Écrit par Nina Pareja et Christophe Carron, réalisé par Aurélie Rodrigues et produit par Slate.fr, un épisode est diffusé chaque mardi (12, 19 et 26 octobre) sur le site du château.