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La sorcière, un symbole de lutte pour les droits des femmes
Publié le 16 févr. 2026
Dernière mise à jour 17 févr. 2026
Tel un écho à l’ambition de Nantes de devenir la première ville non-sexiste de France d’ici 2030, le château accueille l’exposition Sorcières. Pourchassée pendant des siècles, cette figure féminine, érigée au rang d’icône, incarne aujourd'hui les combats pour l’égalité femmes-hommes.
Victime de procès, méchante de contes, héroïne de pop culture, guérisseuse ou féministe : la sorcière a plusieurs visages. D’où le choix du pluriel pour l’exposition Sorcières au château des Ducs de Bretagne. « C’est une figure archétypale qui renvoie chacun à son propre imaginaire »,
selon Krystel Gualdé, commissaire de l’exposition, qui propose de « démêler la réalité historique qui se cache derrière l’imaginaire. »
Loin des chaudrons, balais et chapeaux pointus, le parcours immersif retrace l'une des plus vastes persécutions de l’Histoire, qui trouve son origine dans une profonde misogynie, accentuée par des épidémies ainsi que des crises sociales, politiques et religieuses.
Des corps scrutés et torturés
Entre les 13e et 18e siècles, l’Europe connaît plus de 100 000 procès en sorcellerie, la plupart conduisent au bûcher. Si personne n’est à l’abri d’une accusation, plus de 80 % des accusés sont des femmes. Elles sont marginales, vieilles, célibataires ou veuves, quelquefois intégrées à la société. Parfois trop belles, parfois trop laides. « N’importe qui peut être accusé de sorcellerie. Souvent le procès résulte d'une délation à l’échelle de la communauté, qui découle d’une rumeur ou de tensions »,
détaille Krystel Gualdé.
L’imaginaire de la femme sorcière se construit principalement au 15e siècle, à la parution en 1486 du Malleus Maleficarum ou Marteau des Sorcières. Ce traité de démonologie considère les femmes plus faibles et prisonnières de leurs instincts, donc davantage susceptibles de céder au diable que les hommes. Accusées, elles voient leurs corps torturés et scrutés à la recherche d’une marque du diable – un grain de beauté, une cicatrice ou autre tâche de naissance.
Le nombre de procès atteint son paroxysme au 17e siècle, pourtant décrit comme le siècle de raison. En 1782, l'exécution d’Anna Göldi en Suisse signe le dernier procès pour sorcellerie avant que le crime ne soit dépénalisé en Europe. « De cette répression historique, va se construire un objet culturel à plusieurs facettes, constamment réinventé par les œuvres artistiques, la pop culture, mais aussi le politique et le militantisme »,
écrit Maxime Gelly Perbellini, doctorant en histoire médiévale.
Une icône féministe
La parution de Sorcières de Jules Michelet en 1862 opère un tournant. Sous la plume de l’historien, les sorcières deviennent des femmes fortes, détentrices de connaissances, en opposition au pouvoir en place. Il transforme les victimes en héroïnes. Une image qui parle à la chorégraphe Capucine Lucas, dont le spectacle Ronces (à la salle Sémaphore le 4 mars) met en scène trois sorcières joyeuses et combatives. « Le spectacle parle du rapport à la nature, de la sororité, de la puissance des femmes, de la puissance du collectif,
détaille-t-elle. Je trouve important de montrer aux enfants des héroïnes femmes, puissantes, mais sensibles à la fois.
»
Michelet fait des émules. En 1893, la suffragette étasunienne Matilda Joslyn Gage analyse dans Women, Church and State la domination historique des femmes par les institutions religieuses et la société patriarcale, tout en élevant la sorcière au rang d’icône de la lutte pour les droits des femmes. Cette lecture innerve la pensée féministe du 20e siècle. Dans les années 60, la sorcière devient ainsi un véritable symbole de révolte, incarnant la liberté du corps des femmes. « Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour »,
clament les militantes en manifestations pour demander le droit à l’avortement, ou le droit au divorce en Italie.
La revue française Sorcières illustre, entre 1975 et 1982, ce courant défendant des femmes libres et puissantes, opposées au système patriarcal. S’autoproclamant sorcière, l’économiste Starwhack mettra en lien la lutte écologiste et féministe ; Françoise d’Eaubonne inventera même les termes d’écoféministe, puis de sexocide pour qualifier la chasse aux sorcières. Et si cette guerre contre les femmes n’est pas enseignée à l’école, pour Mona Chollet, elle résulte bien d’une haine misogyne. Le succès en librairie de l’essai de la journaliste en 2019, tout comme les actions militantes du collectif WITCH, prouvent que la sorcière et ce qu’elle symbolise continuent de vivre.
En pratique
Exposition Sorcières, du 7 février au 28 juin 2026.
Château des ducs de Bretagne, du mardi au dimanche.
De 5 à 9 €. Gratuité les premiers dimanches du mois