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Aurélien Bour, botaniste : « On m’avait dit, observer les plantes c’est pas un métier ! »
Publié le 18 févr. 2026
Dernière mise à jour 18 févr. 2026
Responsable scientifique du Jardin des plantes depuis 2021, ce jeune Lorrain à l’âme solitaire a trouvé à Nantes le grain de folie qu’il aime cultiver. Rencontre avec un passionné au look décalé qui, enfant, préférait les plantes aux humains.
« J’ai toujours eu un attachement profond pour l’Ouest. J’ai passé une partie de mon enfance dans le Morbihan et l’esprit de Nantes et de son jardin botanique m’a toujours plu. J’aime son côté décalé, un peu foufou.
» Penché sur ses herbiers, le regard clair d’Aurélien Bour pétille. À 36 ans, ce natif de Lorraine occupe le poste envié de botaniste du Jardin des plantes de Nantes, aujourd'hui appelé « chargé de collections vivantes ». Responsable scientifique des serres du jardin botanique de Nancy pendant 12 ans, il a pris en 2021 la suite de l’ancien botaniste nantais Philippe Férard, parti à la retraite.
« Il y a très peu de postes, mais je suis opiniâtre »
Un chemin tout tracé ? Pas vraiment. « Petit, j’étais assez solitaire et pas très doué à l’école. Je préférais me balader dans la nature, loin des humains. J’aimais trifouiller, observer, trier et cultiver les plantes, mais on m’a dit : ce n’est pas un métier !
» Orienté vers l’enseignement agricole par des parents qui lui ont appris très tôt « le goût des plantes et des bouquins
», l’adolescent découvre à 15 ans, « un peu par hasard lors d’un stage
», le métier de ses rêves. « Il avait un nom : jardinier-botaniste ! Il y a très peu de postes en France, mais je suis opiniâtre.
» Après un BTS horticulture en Alsace et un stage au jardin botanique d’Édimbourg, Aurélien Bour décroche le diplôme de jardinier-botaniste dans la seule formation du genre dispensée en France, à Besançon. 15 ans plus tard, il cultive sa passion à l’autre bout de la France.
« Le jardin botanique de Nantes est cinq fois plus petit que celui de Nancy. Mais j’aime son côté iconoclaste
», sourit le trentenaire, sweat noir, piercings et phalanges tatouées. Avec son look un brin provocateur, Aurélien Bour aime autant bousculer les codes que les échappées belles dans la nature. « Une de mes principales missions ici, c’est la connaissance et la récolte des plantes locales
», une tradition qui remonte au milieu du 19e siècle. « Dans ces placards derrière moi, il y a des herbiers qui datent de cette époque.
»
« Un jardin botanique est aussi un musée »
Son quotidien, « très varié
», est rythmé par les saisons. « L’hiver, le gros de notre travail – et le moins sexy - consiste à alimenter la base de données des plantes que l’on cultive
», détaille-t-il. « Un jardin botanique est aussi un musée
», tout est inventorié, étiqueté, cartographié… Cet inventaire minutieux concerne les 10 000 plantes mis en culture par les jardiniers-botanistes, mais aussi ce qui est récolté dans la nature ou envoyé à d’autres parcs. « Environ 300 jardins botaniques partagent des informations et des végétaux
», précise-t-il. Les premières traces de ces échanges de graines remontent à 1872 ! « Nous récoltons près de 1 000 plantes par an, moitié plantes cultivées, moitié plantes sauvages.
» Séchées, leurs graines sont mise en sachets et étiquetées. « On édite une liste, nos collègues nous disent ce qu'ils veulent, on leur envoie et eux font de même.
» Chaque année, plus de 3000 lots de graines font ainsi le va-et-vient entre Nantes et le monde entier.
200 nouvelles stations de plantes rares ou protégées
Dès que le printemps revient, Aurélien Bour lâche un peu ses inventaires pour sa mission favorite : explorer la nature en quête de graines, avec les grainetières et les jardiniers-botanistes. « J’adore tomber sur une plante un peu compliquée à identifier, enquêter pour mieux la connaître.
» Son terrain de chasse englobe le Massif armoricain - Bretagne, Basse-Normandie et Pays de la Loire - mais ses récoltes se concentrent sur la Loire-Atlantique et les départements limitrophes. « Notre règle d’or, c'est de ne pas faire plus de route que de terrain.
» Ces « journées d’herborisation » génèrent un paquet de découvertes. Depuis 1972, Nantes a envoyé 15 000 données au Conservatoire botanique national de Brest et identifié 200 nouvelles stations de plantes rares ou protégées. Dans le lot, une cinquantaine de plantes « nouvelles » pour le département, la région ou la France. Sa spécialité ? Les rosiers. « En appliquant des connaissances venues d’Allemagne et de Suisse, j'ai trouvé plein de nouveautés pour la région, comme le rosier de Déséglise, une espèce d’églantier grimpant, ce qui est peu commun pour un rosier sauvage.
»
L’herbier, une tradition vieille de plus de 150 ans
Ses récoltes, le botaniste les consigne dans des herbiers, « une pratique ancienne qui peut paraître dépassée mais très intéressante d'un point de vue scientifique et historique
». Le plus ancien date de 1865 - « c'est une pièce de musée qu’on manipule avec beaucoup de précaution
» -, les plus récents ont quelques jours. « C’est à la fois joli, sympa à faire, et surtout ça laisse des traces. Pour les distinguer, il faut pouvoir observer les plantes de près, parfois prélever un échantillon ADN… Ce qui est impossible sur une photographie.
» Pas de Saint-Graal dans ces planches végétales. « On ne récolte aucune plante rare ou protégée
», question d’éthique. Malgré tout, ces pages soigneusement conservées à l’abri de l’humidité recèlent quelques pépites : « Certaines espèces récoltées au 19e ont disparu aujourd’hui. Ce sont les derniers témoins de plantes parfois courantes dans la région à une époque
. » Comme les lycopodes, qui étaient déjà rares au 19e siècle. « Ces végétaux entre les mousses et les fougères sont des reliques de l'époque glaciaire. Elles ont disparu il y a 10 000 ans, sous l’effet d’un changement climatique d’origine naturelle pour se réfugier sur les sommets
», raconte le jeune botaniste, convaincu que dans ses herbiers modernes, « il y a des plantes rares de demain.
»
« Le printemps s’est décalé de 3 semaines en 150 ans »
« Les plantes sont des témoins des changements en cours
, résume Aurélien Bour. Quand on compare une espèce très banale comme le Gouet, récolté en 1872 puis en 2022, on constate trois semaines de décalage entre les floraisons.
» Un échantillon seul n’est pas signifiant, « mais ça fait partie du faisceau d’indices qui montrent que le printemps s'est décalé de trois semaines en 150 ans.
» « Le changement climatique n’est pas qu'un réchauffement climatique
, insiste-t-il. C'est une augmentation de tous les phénomènes extrêmes.
» Ses effets se font sentir à Nantes. Au cours de l’été 2022, par plus de 40 degrés, certaines plantes du Chili ont brûlé en quelques heures. « Avec la sécheresse, on ne peut plus cultiver certaines essences comme les rhododendrons, fuchsia ou dahlia…
» Le jeune botaniste s’inquiète également du recul des échanges botaniques. « Avec les guerres, les famines, ou la mondialisation qui renforce les restrictions sur les envois de plantes pour se prémunir des maladies, nous n’échangeons plus qu’avec 300 jardins botaniques, contre 800 il y a 40 ans.
» Le magnolia d'Hectot, un arbre emblématique du Jardin des plantes, ne pourrait plus arriver jusque chez nous aujourd’hui, illustre-t-il.
Un intérêt grandissant pour le vivant
Ému quand il découvre une plante que personne n'a jamais vue, ou par la floraison magique d’une orchidée rare, Aurélien Bour n’en oublie pas tous « les petits bonheurs » liés à sa profession. « Le métier de botaniste, vu comme un truc de vieux mec barbu un peu ours, se rajeunit et se féminise
» , se réjouit-il. Les cours, dispensés au Jardin des plantes depuis 1842, ne désemplissent pas. « On accueille des élèves de tous les profils, dont 90% de femmes, ce qui témoigne de l'intérêt grandissant pour le vivant.
» Et ça tombe bien ! Semer ces graines fait partie intégrante des trois missions des jardins des plantes : la conservation, la recherche et l'éducation. « Ce n’est pas juste un lieu joli et agréable pour se balader. On fait voyager les gens pour leur apporter des connaissances.
» Comme dans un muséum d’histoire naturelle, où les collections seraient bien vivantes.
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Pendant une année chahutée par les aléas climatiques, le réalisateur Thomas Rault a filmé les jardiniers et jardinières, botanistes, chercheurs, élagueurs, agents d’accueil, etc., qui bichonnent ce jardin deux fois centenaire, site le plus fréquenté de Nantes. Les huit épisodes de sa série documentaire, Jardin public, sont à suivre sur la plateforme france.tv pour plonger dans le quotidien captivant de l’un des quatre grands jardins botaniques de France.