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Louis Espinassous : « Il faut remettre les enfants dehors »
Publié le 02 mars. 2026
Dernière mise à jour 04 mars. 2026
Éducateur, conteur, biologiste et essayiste, Louis Espinassous était invité par la Ville de Nantes le 2 mars dernier pour parler du lien entre enfance et nature. Rencontre avec celui qui plaide depuis des années pour les nombreuses vertus du grand air.
Louis Espinassous est un homme de la terre. Petit-fils de paysan, passionné du vivant sous toutes ses formes, il participe à la création, en 1983, du réseau École et nature [NDLR : dénommé aujourd’hui FRENE], qui promeut une éducation populaire et laïque, en lien avec l’environnement. Conseiller technique et pédagogique en éducation nature au sein du parc national des Pyrénées durant une vingtaine d’années, il est l’auteur de plusieurs essais marquants dont Pour une éducation buissonnière (2010) et Laissez-les grimper aux arbres (2015).
Invité à Nantes dans le cadre du Mois du bien grandir, un ensemble d'ateliers, de conférences et de rencontres qui se déroule tout au long du mois mars, Louis Espinassous revient avec nous sur l’importance de l’éducation au grand air.
À quand remonte cet intérêt chez vous pour l’éducation au grand air ?
« Historiquement, j’ai toujours été dans ce que j’appelle « l’éducation buissonnière ». J’ai passé mon enfance dans la ferme des grands-parents puis mon adolescence dans le scoutisme. Ces périodes ont été fondatrices et m’ont fait prendre conscience de l’impérieuse nécessité de grandir au contact de la nature. »
Vous expliquez que ce concept a mis du temps à infuser dans les milieux éducatifs...
« Quand j’ai inventé le concept d’éducation nature dans les années 80, c’était déjà pratiqué au sein des colonies de vacances, des centres aérés, dans tout ce microcosme de l’éducation populaire, mais complètement absent des écoles. Puis les années 2000 sont arrivées, et plus personne ne s’en préoccupait : c’était toujours absent des écoles et l’éducation populaire s’est recentrée sur les problématiques inhérentes aux quartiers citadins populaires. Dans ces années-là, j’étais même appelé le « Robinson Crusoé de l’éducation nature », je prêchais dans le désert.
Mais depuis quelques années, avec l’avancée du dérèglement climatique et la prise de conscience de la beauté indispensable de la nature, la révolution est en marche. Et là où elle avance le plus rapidement, c’est là où elle était le plus rejetée : au sein de l’école. »
Pourquoi cette question du rapport intime à la nature est-elle de plus en plus présente dans le débat public ?
« Nous vivons à l'heure actuelle trois ruptures majeures. Une rupture motrice d’abord : avec les progrès de la technique, nous n’utilisons plus notre corps. Une rupture urbaine ensuite : nous sommes coupés de la nature, nous vivons pour beaucoup dans des environnements urbains et pollués, qui obstruent notre horizon. Et enfin, une rupture tactile : nous touchons essentiellement de la matière artificielle. Aujourd'hui, nous nous rendons compte que ces ruptures mettent en péril notre bien-être, et donc notre vie en société. »
D'où votre supplique à "remettre les enfants dehors" ?
« Tout à fait. La problématique majeure de notre temps, ce n’est rien moins que de sauver l’humanité d’elle-même. Il y a deux grands enjeux associés à ça : faire en sorte que la technique demeure au service de notre mieux-être, du mieux vivre comme je l’appelle ; et cultiver la joie de vivre. Il ne peut y avoir de joie de vivre sans rapport étroit avec la nature.
Nous sommes certes des êtres de culture mais nous demeurons avant tout des mammifères. Et comme tout bon mammifère, nous ne pouvons pas vivre incarcérés entre quatre murs, avec pour seule perspective visuelle, des environnements artificiels et homogènes. Des études ont ainsi montré que lorsqu’on compare deux enfants en apprentissage, l’un qui a une fenêtre donnant sur un mur, l’autre sur un paysage dégagé, le bien-être et les acquis cognitifs du second sont supérieurs au premier. »
Comment répondre concrètement à ce besoin des enfants ?
« Il faut leur donner la possibilité de mettre leurs corps en mouvement, dans un environnement naturel. Il faut les laisser courir à souhait, patouiller dans la boue, grimper aux arbres, construire des cabanes, s’émerveiller sans limite d’une plante ou d’un insecte, tailler un bout de bois... Ça paraît anodin dit comme ça mais c’est fondamental dans leur développement. Sans ce déploiement physique, l’être s’étiole. Il ne peut rien se passer dans la seule contemplation : il faut qu’il y ait du corporel pour qu’il y ait de l’affectif. Il y a plus de santé physique, physiologique, d’intelligence émotionnelle, de relations affectives saines et apaisées, quand il y a cette mobilisation du corps dans un environnement naturel.
Pour les tout-petits, il a été montré que l’accès au grand air améliore la motricité, la sociabilité, la dextérité et l’expression orale. Ces effets positifs sont indéniables et se poursuivent longtemps dans la vie. Ce besoin d’actions corporelles, c’est d’ailleurs le manque absolu dans la pyramide de Maslow [NDLR : pyramide qui hiérarchise les besoins fondamentaux de l’Homme, depuis les besoins physiologiques jusqu’au besoin d’accomplissement de soi]. »
Avec l’avènement de l’intelligence artificielle et l’urbanisation de nos modes de vie, n’est-il pas trop tard ?
« Je dis souvent qu’il ne sert à rien de pleurer sur le lait renversé... Il y a encore beaucoup de travail, mais il faut admettre que les lignes bougent, parfois très vite, ce qui me rend très optimiste. Pour l’éducation par exemple, la mécanique est lancée, avec le déploiement de la nature dans les cours ou les programmes d’école dehors. Il me reste deux cibles militantes. Ceux que j’appelle tout d’abord les « copilotes de notre société », c’est-à-dire les gestionnaires d’espaces (architectes, paysagistes, élus locaux…), pour qu’ils permettent aux enfants (et aux adultes !) d’avoir un accès visuel dégagé sur des espaces naturels non homogènes et riches sur le plan biologique. La profondeur de champ paysagère est cruciale, ainsi que l’hétérogénéité. Il faut sortir du paradigme de Le Corbusier. Il faut en finir avec la ligne droite pour retrouver de la diversité dans les formes urbaines.
Et puis il faut convaincre les parents d'offrir cette liberté à leurs enfants, ce qui n’est pas toujours évident dans notre société où tout doit aller vite. Mais le jeu en vaut la chandelle. Qu’on se le dise : seuls des enfants joyeux sauveront l’humanité. »
À Nantes, des enfants au contact de la nature
Depuis 2023, en matière d'éducation au dehors, chaque enfant nantais, de 3 à 11 ans, bénéficie de 10 expériences nature sur son temps scolaire tout au long de l'école primaire. Ces expériences prennent la forme de sorties immersives à proximité de l'école ou d'expéditions en site protégé au cours desquelles les enfants découvrent la faune et la flore, des écosystèmes protégés, l'agriculture durable…
La Ville est par ailleurs engagée depuis plusieurs années dans un vaste projet de réinvention et de végétalisation de ses cours d’écoles et de crèches.